Entretien avec Julien Pierre, Maître de conférences à l’Université de Strasbourg, spécialiste du sport en entreprise

« Clairement, le sport permet de fluidifier les réseaux de communication ».  

Entretien avec Julien Pierre, spécialiste du sport en entreprise.

Ils étaient 70 000 l’an dernier, à Francfort, à prendre le départ d’une course à pied entre collègues. Un record. Les événements running dédiés aux entreprises existent pourtant depuis la fin des années 1970. Et dire qu’un siècle auparavant, en France, les patrons de grands magasins parisiens créent des « sociétés sportives » de football, de tir ou de cyclisme permettant à leurs employés de se divertir. Aujourd’hui, le sport se démocratise significativement et irrigue un nombre croissant d’entreprises. Mais qu’est-ce qui justifie cet engouement exponentiel pour le sport en entreprise ? Et qu’est-ce qui pousse les salariés à s’y adonner ? Nous avons rencontré Julien Pierre, Maître de conférences à l’Université de Strasbourg et auteur de l’ouvrage Le sport en entreprise, enjeux de sociétés.

Julien, explique-nous comment on en vient à s’intéresser aux liens entre sport et entreprise…

C’est un thème attachant qui m’a intéressé à la fois par hasard et par opportunisme. Dans les années 2000, j’avais repéré que le siège d’Adidas France, situé à proximité de Strasbourg, venait de construire un petit gymnase à destination exclusive de ses collaborateurs. Comme cela me paraissait être une initiative à la fois originale et relativement isolée, j’ai décidé d’aller à la rencontre de ces cadres sportifs. J’y ai consacré mon mémoire de DEA puis ma thèse de doctorat. J’ai ainsi eu le privilège d’être, ces quinze dernières années, aux premières loges pour observer le développement exponentiel du sport en entreprise.

Sport et entreprise, c’est un cocktail toujours gagnant ?

Tout dépend de ce que l’on entend par « sport et entreprise » parce que cette expression recouvre, dans le fond, une multitude de pratiques distinctes. On peut par exemple se concentrer sur la complémentarité de valeurs comme la compétition (une juste concurrence dans le sport), la coopération (esprit d’équipe) ou le dépassement de soi. Disons que l’on trouve assez facilement dans l’univers du sport des métaphores qui interpellent – et intéressent – l’univers de l’entreprise. Bien des aspects sont comparables entre les deux – modalités d’accès à la performance, gestion de l’échec, management de hauts potentiels, etc. – mais il faut se méfier des excès de vitesse parce qu’un athlète brillant sportivement ne se transforme pas naturellement en un bon manager : la question du transfert de compétences reste donc discutée à ce jour.

Le sport est-il un facteur d’intégration au travail ?

Même s’il faut une fois encore se garder de tout angélisme, notamment parce que le sport n’est pas toujours vertueux, il est clair que, dans les entreprises que j’ai suivies, les activités sportives génèrent leur lot d’effets sociaux bénéfiques. Le sport crée du liant, il permet aux collaborateurs de se découvrir, de se reconnaître. On passe de relations effectives à des relations affectives. Le lendemain, au restaurant d’entreprise, ils se disent plus spontanément bonjour. Ils décrochent plus facilement le téléphone s’ils ont besoin d’un coup de main. Clairement, le sport permet de fluidifier les réseaux de communication. Souvent, il contribue aussi à casser les barrières hiérarchiques en mixant les équipes.

Quelles sont les conditions pour qu’une offre sportive porte ses fruits ?

Les clés de la réussite sont assez délicates à trouver. Un équilibre doit se créer au moins entre deux acteurs majeurs. La direction qui doit, sinon impulser, au moins encourager explicitement ou tacitement la pratique sportive, par exemple en proscrivant les réunions durant la pause méridienne. L’autre acteur central, c’est le salarié « lambda » qui est souvent le détonateur en rassemblant certains collègues ayant une affinité sportive partagée. S’il a l’aval et le soutien de la direction, alors il y a de grandes chances que l’initiative sportive soit viable et pérenne.

Le sport en entreprise est réservé aux grands groupes ?

Absolument pas. C’est une idée que véhiculent notamment les médias car ils s’intéressent essentiellement aux grandes entreprises du secteur tertiaire alors qu’en réalité, de plus en plus d’initiatives sont prises au niveau local où des TPE/PME partagent par exemple les servies d’un coach. D’autres aménagent, dans certains clusters, des espaces dédiés pour permettre aux salariés, y compris ceux des entreprises voisines, de s’y retrouver. Je suis aussi en contact avec des mairies qui se chargent de connecter l’offre et la demande en mettant infrastructures et transports à disposition d’un réseau de petites industries et en nouant des liens avec le tissu sportif associatif local.

En conclusion, comment vois-tu l’avenir du sport en entreprise ?

Quelques tendances se dégagent assez nettement : le sport se digitalise de plus en plus dans le monde du travail. On voit bien que la logique du quantified self intéresse les collaborateurs connectés. Il est de plus en plus « ouvert », accessible même à un public non initié, de plus en plus ludique et adapté. On ne peut que s’en féliciter. Enfin, il faut noter l’arrivée massive des femmes qui sont, plus personne n’en doute, les locomotives du sport en entreprise de demain !